mourir aussi souvent qu'on le veut
Etendu sur son lit, les mains crispées sur son jeu vidéo, Yohan ne décolère pas. A chaque fois qu'il perd, tombé dans un trou ou dévoré par une plante virtuelle, il recommence inlassablement, avec toujours plus de rage, de rancœur. Et au bout de quelques minutes, il est obligé d'appuyer de toutes ses forces sur la manette directionnelle pour ne pas pleurer. Déjà, ses yeux le piquent, et une drôle de boule lui serre la gorge, l'empêchant de hurler contre le monde entier, enveloppant dans cet immense crie de douleur, les personnes qu'il aime le plus au monde, tellement qu'il en vient a leur en vouloir d'exister, et aussi toutes celles qu'il ne connaît pas, et qui peuplent la surface de la terre. S'il n'enfonce pas les touches avec autant de brutalité, la boule va se liquéfier, et des billes salées rouleront sur ses joues, il le sait. Ce serait bête de pleurer sans raison, comme un bébé, sans trop savoir pourquoi. Et pourtant, même s'il refuse de se l'avouer, au fond il le sait, pourquoi. Pour celui qui, avec ses yeux farouches et trendres, obsède l'esprit de Yohan jour et nuit. Son père. Son père qui n'est plus là.
Et c'est avec un plaisir cruel qu'il écrase les boulets de canons et les tortues volantes en sautant dessus à pieds joints, jusqu à en avoir mal aux doigts. Il éprouve même une immense satisfaction à voir son personnage se retrouver mort de plus en plus souvent, tué par le méchant juché sur son nuage, ou bien empalé sur des porcs-épics géants. Après avoir redoublé de fougue dans un saut s'achevant par l'ultime « Game over », a bout de force, il envoie valser le jouet sur le tapis de la chambre, et enfonce sa tête dans l'oreiller. Mordant son poing avec désespoir, mais confronté à sa détresse sans aucune échappatoire, il fini par laisser couler ses larmes, aspirant une grande couler d'air entre deux sanglots, comme un noyé.
D'ailleurs, c'est justement ce qu'il est, un naufragé qui, pour ne pas couler, appelle celui qu'il aime de tout son coeur, mais en vain. Et à chaque fois qu'il ouvre la bouche, l'eau entre dans ses poumons, et c'est mieux ainsi. Personne ne pourra plus l'entendre, jamais. Il en aura fini avec les problématiques de la vie. A ce moment, Yohan s'identifie tellement à ce noyé, qu'il en vient à lui envier son sort, qu'il se sent prêt, comme lui a tombé dans les abysses de la terre, et ne plus exister pour quiconque, surtout pas Lui.
Ca y est, il tombe, il tombe, plus rien ne peut le retenir à la surface. Mais l'eau n'est pas aussi froide qu'il l'imaginait, au contraire, elle est douce et tiède. Comme Elle. Comme celle qu'il appelait maman à l'age six ans. Sa mère. Sa mère qui n'est plus là. La colère se mue peu à peu en une tristesse douceâtre, et un peu amère. Il tombe toujours, mais au lieu que tout devienne noir, une lumière chaude vient d'en bas, et l'attire irrésistiblement. Le chant des sirènes, il l'entend enfin ! Après toutes ces années où il se sentait aveugle, avançait a ta ton dans la vie, le voila guidé par les sirènes. Leurs voix l'appellent. Elles sont mélodieuses, ces voix, et si triste, si triste. Alors, il descend encore, et il leur prend la main. Leurs cheveux d'or sont doux, et fins, comme le sable chaud de la plage. Les sirènes l'emmènent, et enfin, tout est fini. Il n'y a plus que le bruit de l'eau, et celui des cloches du temple englouti, qui tintent à sa mémoire, pour que les pêcheurs, en attrapant le son des cloches dans leurs filets, se souviennent de l'enfant qui avait voulu trouver la paix et le repos, avec les sirènes, pour l'éternité.
Yohan est bien, il s'endort.

Commentaires
antoine le 03/07/2008 à 22:09:38<3